l'extrait
du livre O TSURUGI, L’EPEE REINE de O.Gaurin et G.Muraki
O
TSURUGI, L’EPEE REINE
G. Muraki, O. Gaurin

Royaume de France,
Auch, 1598
- Un serviteur déposa
dans l’assiette de la Reine un morceau de foie d’oie taillé
en cube presque parfait, cuit dans sa graisse, accompagné de galette
vieille, et de pruneaux. Jizô fut servi ensuite, et dévisagea
le met. Marguerite perçut sa déconvenue, et lui dit, tout
en posant une main « innocente » sur l’avant-bras de
Kuro : « Ce sont des foies d’oies gavées, cuits en
graisse il y a deux ans, et des pruneaux de la propriété,
macérés dans du vin d’armagnac », dans le comté
de Gaure. Marguerite avait serré un peu la manche de Kuro. «
C’est un plat très ancien, antique pourrait-on dire, puisque
les Égyptiens furent les premiers à utiliser la particularité
de ces oiseaux migrateurs, qui - le saviez-vous ainsi ? - naturellement,
font provision de grains, en leur foie devenu alors énormissime,
pour le voyage annuel du Nord au Sud ou celui du Sud au Nord… voilà
d’où vient cette tradition… » Elle ne sentait
rien, comme si un homme mort à côté d’elle était
assis. « Étonnante cuisine que celle de ces oies gavées
de grains : plus que cinq fois millénaires, en votre honneur, sur
notre table humble, mon cher hôte… ». Elle lui jeta
pourtant un regard amical, accompagné d’un sourire. Mais
lui ne bougeait pas, les yeux fixés devant lui. « Quand aux
pruneaux, ils ont été séchés durablement au
grand soleil de Navare, puis ramollis en esprit de vin, avant de faire
accompagnement… ». …………

Les
valets apportèrent ensuite un potage. Jizô demanda à
la Reine :
- Qu’est-ce donc que cette soupe ?
- Un « étouffe-curé aux noix », mon ami, comme
l’a nommé sœur Maria della Verde, du couvent de Saint-Thomas,
à la Pérouse, il y a peu. On appelle cela aussi en Italie
des… « pisarei », ou des « strangollapreti »,
ou encore des « gnocchi ». C’est une recette nouvelle,
faite de pâte de noix en farine et miel, aggloméré
de pain sec râpé, mis en boulettes chevrues, bouillues et
servies avec une consommière chaude. C’est une recette très
difficile, car trop cuit, les boulettes sont dures comme vieux cuir, et
point assez, empâtent affreusement la bouche et l’estomac.
- Vous semblez fort instruite des manières de cuisine, fit Jizô
surpris.
- Mon ami, je m’ennuie tant et tant à Usson, que la cuisine,
ainsi que les bons cuisiniers, sont devenus ma seule passion… enfin…
On apporta ensuite sur les tables des salmis de vieux lièvre gras
à l’aigre-doux et au gros poivre. Puis des fèves sans
peau au safran… des carpes du Nord, en sauce de bière et
aux citrons salés… des fricassées de pigeons aux oignons
de nouvel an… des œufs de bécasse, fris au romarin…
du chou-fleur au jus d’orange amère… et ensuite des
fonds d’artichauts farcis de cervelas jaune et de cœur de poule
d’Inde, au bouillon de légumes du jardin.
- Saviez-vous, fit Margot à Kuro, en tenant à nouveau sa
main, que les artichauts sont aphrodisiaques ? Que la cervelle de porc,
dont on fait le cervelas, apporte la douceur à l’âme
? Que les pigeons porteront nos rêves en paradis, et que ces carpes
sont centenaires, et nous donneront longévité ? Que les
cœurs de poule d’Inde donnent enfin, à l’amour
des hommes, la dureté virile du bas… qu’il faut pour
plaire aux dames ?
- Non, fit seulement Kuro en plissant les yeux.
- Elle tira cette main à elle, comme prise de passion et la pressa
contre elle :
- Que j’aime ce silence puissant qui vous caractérise, Seigneur
de Zipangou, et comme cela vous va bien…
- Madame Reine, fit celui-ci…
- Oh oui, dites-le moi encore… comme j’aime quand vous me
dites cela en me regardant si profondément. Je suis prise, je suis
à vous, je suis…
-
Madame Reine, tant de nourriture, pour si peu de gens…

voir aussi
La Route de Tokaido
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